Retour Vers le Futur ou l’urbanisme pour les nuls

104

[Avertissement ] À l’avance, je m’excuse auprès des puristes et autres amoureux de la langue française pour toute approximation grammaticale sur la concordance des temps. Parler d’un futur qui est désormais dans le passé et d’un passé est qui le futur, et bien ce n’est pas simple.

Le confinement, c’était un peu comme les vacances de fin d’année, sauf que cela a duré 3 mois. On a passé beaucoup (trop ?) de temps en famille et revu avec une certaine délectation les classiques du cinéma qu’on avait déjà vu l’année dernière à la même période. D’ailleurs, les chaînes de télévision n’avaient pas perdu de temps pour re-programmer comédies familiales et vieux films français pour meubler nos longues journées. Pour ma part, j’ai eu la chance d’être suffisamment occupée par mes activités professionnelles, pour y avoir échappé la plupart du temps.

Néanmoins, au hasard d’une conversation familiale, nous avons évoqué un classique du genre, la trilogie Retour vers le futur. Ce sont des films que j’ai vus et revus maintes fois pendant mon enfance voire après et dont j’avais le coffret DVD non déballé qui attendait en prenant la poussière d’être redécouvert. Enthousiasmée à l’idée de revoir les aventures de Marty et Doc, j’ai réactivé ce vieil appareil, tout droit sorti d’une époque où le streaming n’existait pas, le lecteur DVD. Nous voilà partis pour 6 heures de comédie américaine des années 80.

Dès le début du visionnage j’ai retrouvé le plaisir coupable de regarder pour la vingtième fois un film connu par cœur, mais surtout j’ai eu une révélation : Retour vers le futur, c’est une rétrospective sur 150 ans de développement urbain américain. Si l’on a beaucoup parlé de cette trilogie en 2015 pour faire le point sur les innovations qui avaient été pressenties 30 ans plus tôt, maintenant que nous avons dépassé cette date et que Retour vers le futur appartenait désormais au passé, mon attention s’est justement tournée vers le passé.

Se remettre dans l’époque

Bien sûr, le film est le produit d’une idéologie américaine très ancrée dans les années 80 (les films sont sortis respectivement en 1985, 1988, 1990). Sans divulgâcher l’histoire, la fin heureuse pour la famille de Marty Mcfly, issue de la classe moyenne se résume au fait d’avoir une maison dans un quartier pavillonnaire chic, un boulot de cadre en costume cravate et être propriétaire d’une grosse voiture . Certains me diront que cet idéal est encore bien d’actualité et pas qu’aux Etats-Unis, et je ne leur donnerai pas tort.  Toujours est-il, la trilogie est aussi un beau support pour explorer dans le temps le développement d’une ville moyenne de Californie, somme toute banale, depuis l’époque du Far West jusque dans les années 2015.

Toyota Hilux, quand le rêve américain rencontre le savoir-faire japonais

Il était une fois … le lotissement pavillonnaire

Levittown, Pennsylvanie, 1959

Au moment de regarder le premier épisode de la trilogie, je venais de suivre le webinaire de Sylvain Grisot sur l’urbanisme circulaire où il évoque le premier concept de lotissement pavillonnaire standardisé. Lancé par la société Levitt & Sons Inc, ce concept a abouti à la sortie de la guerre  sous le modèle de la  segregated communities de Levittown, au développement en masse de cette nouvelle forme urbaine. Difficile de ne pas faire le rapprochement avec le paysage urbain dans lequel évolue les personnages de Retour vers le futur.

Le personnage de Marty, en bon adolescent de la classe moyenne américaine qui a grandi lui-même dans une banlieue pavillonnaire de Hill Valley, aspire à aller fonder une famille avec sa copine Jennifer dans un autre quartier idyllique – celui de Hilldale. On découvrira par la suite, au détour d’un voyage dans son futur en 2015, que celui-ci aura  perdu de sa superbe pour devenir une zone de non-droit où il ne fait pas bon sortir seul la nuit. Nous renvoyant au destin de nombreuses zones résidentielles américaines à la suite de la crise des subprimes à la fin des années 2000.

Hilldale de 1985 - "The Adress of Success"
Hilldale de 1985 -« The Adress of Success »
Hilldale de 2015 " The Adress of Suckers"
Hilldale de 2015  » The Adress of Suckers »

En 1985, Marty habite avec ses parents dans le quartier pavillonnaire de « Lyons Estate ». Ce quartier, nous le découvrirons lors de son voyage en 1955, n’existait alors pas encore. A ce moment là de l’histoire, il n’y avait que le panneau publicitaire annonçant la construction prochaine de ce tout nouveau quartier, à l’entrée d’un champ où il fera, si on se fie à l’illustration représentant une famille blanche nucléaire, bon vivre dans “la maison de demain dès aujourd’hui”. Il n’y a pas de doute nous sommes dans l’American Way of Life.

Lyon Estate « Live in the home of tomorrow … today! » en 1955 avant sa construction

Quand Lyons Estate n’était encore que des champs

En 1955, les Etats-Unis sont en plein baby boom, le taux d’accroissement de la population américaine frôlera les 20% à la fin des années 60 (il n’atteindra plus jamais ce niveau). Les États-Unis à la sortie de la guerre sont devenus la première puissance mondiale, la croissance économique s’envole. De nouvelles aspirations, l’augmentation du niveau de vie et la croissance démographique font pression sur le besoin en logement. C’est l’avènement de la société de consommation et d’un modèle développement dont nous avons hérité aujourd’hui.

Pour cela, il a fallu sortir des centres villes. Là où il n’y avait que des champs, de nouveaux des nouveaux quartiers ont été construits, voire de nouvelles villes. Mais ce ne sera pas en habitat dense. Le rêve d’une vie d’un pavillon avec jardin émerge dès cette période aux Etats-Unis. En France, cela se démocratisera un peu plus tard pour former ce paysage peri-urbain que nous connaissons. Aujourd’hui en France, 68% de la population vit dans une maison individuelle.

Le centre commercial champêtre

D’ailleurs, si l’on revient en 1985, lors de la scène où Doc présente pour la première fois sa machine à voyager dans le temps à Marty, tout cela se passe la nuit sur l’immense parking vide du centre commercial local, le Twin Pines Mall.

Quand Marty est obligé de fuir et est propulsé accidentellement en 1955, il se retrouve non pas sur ce même parking mais atterrit dans l’étable d’un fermier dont l’ambition était de faire pousser des pins. En effet, trente ans auparavant, cet énorme espace bitumé était des terres agricoles. De toute évidence, le fermier échouera face à la puissance de la demande foncière et il n’en restera qu’un nom évocateur. Fait amusant, alors que Marty s’enfuit en catastrophe, car poursuivi par le propriétaire de la ferme, il roule sans faire attention avec La Delorean sur un des deux jeunes pins plantés par le fermier, modifiant ainsi la continuité temporelle du nom du futur centre commercial désormais connu sous le nom de Lone Pine Mall. En dehors de l’anecdote scénaristique, nous pouvons retenir cette caractéristique récurrente dans de nombreux centres commerciaux. Leur volonté malgré leur aspect très hors sol, d’évoquer quelque chose de champêtre. A vrai dire, cela est souvent dû à l’histoire du terrain (agricole) sur lequel ils ont été construit, à l’instar de centres commerciaux français comme Belle-Epine (Thiais), La Cerisaie (Fresnes), Terre-Ciel (Chelles), les 3 moulins (Issy-les-Moulineaux).

Twin Pines Ranch >
Twin Pines Mall
Lone Pines Mall

Il était une fois … dans l’ouest

Logiquement tout cela, commence (finis ?) dans le passé, où Doc sera lui aussi accidentellement envoyé à la fin du second épisode. Cette fois-ci, il se retrouve expédié dans un Hill Valley de 1885, en pleine période de la conquête de l’Ouest. Le centre-ville n’est pas encore celui que nous connaissons avec son square, sa mairie et ses commerces. Pour l’instant, il y a bien quelques rues, mais pas de voiture et encore moins de bitume. Les bâtiments sont en bois et les véhicules sont à 4 pattes. Nous sommes aux prémices de l’émergence de cette nouvelle ville. Le quartier Hilldale où le Marty adulte habitera n’est qu’une steppe aride encore sauvage, et seulement quelques rares fermiers commencent à s’y installer, dont son arrière-arrière-grand-père, Seamus Mcfly. 

Ce personnage permet au passage d’évoquer aussi l’histoire migratoire des États-Unis. Lors de la première rencontre entre Marty et Seamus, ce dernier explique que sa femme et lui ne sont pas nés ici, mais en Irlande, à la différence de leur fils William McFly qui sera le premier de la lignée à naître en territoire américain. De la même manière, un peu plus tard Doc expliquera que sa famille d’origine allemande, n’arrivera aux Etats-Unis qu’après la Première Guerre mondiale et transformera  leur nom de Von Braun pour un patronyme à consonance nettement moins germanique de Brown.

On voulait des voitures volantes, on a eu des trottinettes…

“On voulait des voitures volantes, on a eu des trottinettes en libre service” titrait l’année dernière cet article de Stéphane Schultz. Cette phrase n’a jamais semblé plus vraie qu’en regardant Retour vers le futur. D’un côté, les scénaristes avaient prévu des voitures volantes que l’on attend toujours, mais de l’autre ils avaient imaginé que trottinettes et autres engins de glisse urbaine seraient toujours d’actualité dans une version améliorée. Ironiquement, c’est le temps qui leur a donné (à moitié) raison, en tout cas pour les trottinettes.

Dans les années 80, les trottinettes étaient déjà des objets désuets, mais les skateboards étaient encore populaires avant de progressivement disparaître à leur tour pendant une vingtaine d’années. Puis dans les années 2010, la trottinette jusqu’alors cantonnée au statut de jouet pour enfant, à commencer à devenir un engin de mobilité à part entière, notamment grâce à l’électrification.

Marty et le Hoverboard en 2015 🛹

Certains pourront dire que la trottinette s’est encore plutôt éloignée du  Hoverboard , mais quand on sait que certaines de nos trottinettes actuelles peuvent atteindre les 80km/heure, je me dis qu’on est pas si loin.

Clairement, les scénaristes n’avaient pas vu venir la partie sur le libre-service. Mais en même temps, personne ne l’avait vraiment anticipé avant que les trottinettes ne soient effectivement sur nos trottoirs. Après tout, l’internet grand public n’existait pas et encore moins les smartphones. Par ailleurs, on ne sait pas si ces modèles survivront bien longtemps, si on se fie à ce qui se passe dernièrement chez Jump et Lime, deux des leaders sur ce marché.

La mobilité à travers les âges

D’ailleurs, à y regarder de plus près, la série de films fait référence à plusieurs reprises à l’évolution de la micromobilité à travers les différentes époques qu’ils traversent.

En 1955, Marty transforme une trottinette DIY qu’il emprunte à une petite fille en skate pour échapper à Biff. Puis en 1985, il possède lui-même un skateboard qui semble être un moyen bien pratique pour se déplacer en ville. Avant qu’il ne finisse par posséder sa propre voiture grâce au changement de temporalité faisant passer les Mcfly de la classe moyenne à la classe moyenne supérieure. Avant cela, Marty était dépendant du véhicule de ses parents pour ses déplacements motorisés, la famille ne possédant qu’une seule voiture. Notons par ailleurs que le changement de situation économique des Mcfly leur permet en plus d’upgrader leur véhicule principal (d’une vieille Chevrolet Nova vers une BMW) d’acquérir un second véhicule : un énorme pick-up Toyota.

Puis en 2015, nous avons les fameux hoverboards qui sont le pendant de nos trottinettes électriques  de notre réalité dans la mesure où nous n’avons pu régler, entre autres,  la problématique de production et de stockage de l’énergie. En effet, dans le second film, Doc explique que grâce aux innovations proposées dans le futur par la société Fusion Industries, il a pu remplacer le réacteur nucléaire qui alimente le convecteur temporel de la DeLorean. Jusqu’ici les 1,21 gigawatts nécessaires pour voyager dans le temps étaient produits grâce à du Plutonium mais désormais Mr Fusion Home Energy Reactor lui permet de produire cette puissance seulement avec quelques déchets ménagers. Un tel rendement laisse rêveur.

Certes dans notre réalité, la production d’énergie à base de biomasse se développe, mais on est encore loin de l’efficacité d’un réacteur nucléaire. Notons néanmoins que étrangement La Delorean quand elle ne voyage dans le temps a toujours besoin d’essence pour rouler et notamment pour atteindre les 65 miles / heure, vitesse à laquelle le voyage temporel est rendu possible. L’énergie utilisée pour la faire voler n’est pas précisé par contre.

Doc du passé découvrant qu’une puisse de 1,21 Gigawatts est nécessaire au voyage temporel

Fameux Convecteur temporel

Doc rechargeant en déchets ménagers le Mr Fusion Home Energy Reactor
Voiture volante ou pas, il y toujours du monde sur le périph aux heures de pointe

Notons au passage que le fait d’avoir des véhicules volants et une source d’énergie propre et facile à produire ne semble pas avoir régler les problèmes de mobilité. Au moment où Marty et Doc doivent rejoindre le quartier de HillDale, Doc se plaint qu’à cette heure-ci, a priori en fin d’après-midi, la circulation va être difficile sur le stratosphérique (Skyway en VO). Plus les choses changent, moins elles changent

Le 2015 de Retour vers le futur subit les mêmes travers que le nôtre malgré des avancées technologiques majeures. Elle est tout simplement l’héritière du même développement urbain que nous. A savoir, un étalement urbain incontrôlable et une organisation du territoire dictée par la voiture individuelle. Nous sommes encore loin de la voiture volante individuelle mais nous allons en direction du véhicule autonome qui si, à l’instar de la voiture volante de Retour vers le futur, est développé pour suivre les mêmes usages que nos voitures individuelles standards, n’arrangera pas nos problèmes de congestion chroniques et pourrait même aggraver nos problématiques de développement urbain.

L’urbanisme : une histoire de choix politique

Avec du recul, on peut voir que Retour vers le futur ne s’en est pas si mal sorti, autant  dans sa prédiction de l’avenir que dans sa représentation du passé. La vision de la vie en 1955 semble certes légèrement idéalisée et je ne suis pas une experte de la période du Far West pour avoir un regard critique sur la véracité de sa représentation, mais je trouve que les films exposent des éléments intéressants pour illustrer les différentes époques explorées et leurs travers. Bien sur, il y a des approximations sur la vision du futur, mais il est toujours difficile de prédire précisément les évolutions technologiques et leurs usages. Ce qui reste c’est que nos problèmes ne sont pas forcément réglés par la technologie. 

Néanmoins, là où la trilogie aura été peut être la plus pertinente c’est avec son personnage du Biff Tannen dans la réalité dystopique de 1985. Dans cette version, il a pu faire fortune grâce à l’almanach sportif que Marty avait trouvé en 2015. D’un personnage basiquement brutal et simplement méchant dans la temporalité originelle, il devient grâce à l’argent et au pouvoir, une représentation du capitalisme extraverti des années 80. Une figure qui ressemble à s’y méprendre à Donald Trump(déjà lui) que ce soit son culte de la personne, ses casinos, ses industries, ses nombreux mariages, son rapport aux femmes ou sa coupe de cheveux. Et on imagine très bien ce même personnage candidater à la présidence des Etats-Unis…

Comme un air de ressemblance …

Malheureusement ce qui n’était qu’une version dystopique de l’histoire est finalement devenue en quelque sorte une réalité pour nos sociétés. A l’image de ce Hill Valley rendu hideux par les industries polluantes et casinos Biffco, nos villes souffrent de pollution et de développement incontrôlé permis par urbanisme permissif voir corrompu qui pousse à manger petits à petits les terres agricoles en polluant toujours plus, sous couvert de problèmes économiques. Cependant, là où  Retour vers le futur plaçait la dystopie dans une Amérique au main de l’empire Biffco en opposition avec une vision plus tranquille dans laquelle vivait Marty avant de faire son premier voyage dans le temps, la réalité est que certes nous n’avons pas des usines et des casinos en lieu et place de nos mairies ( et encore ça dépend où), mais nous arrivons bien au bout du modèle.

Si on revient en France, après 50 ans d’application de ce mode de développement urbain, nous nous retrouvons face à un modèle périurbain à bout de souffle que certains vont jusqu’à qualifier même de “France moche”. Cette France faite de ronds-points, de zones commerciales en préfabriqué et de panneaux publicitaires en entrée d’agglomération. Malgré la directive  “zéro artificialisation nette” et le recul que nous avons aujourd’hui face aux conséquences sociétales et environnementales de type d’urbanisation,  des projets de centres commerciaux et lotissements continuent d’être lancés. D’ailleurs, même dans Retour vers le futur, pas besoin de réalité dystopique pour se retrouver dans cet environnement. Comme je le disais au début de l’article, on découvre que le quartier pavillonnaire chic de Hilldale dont rêvait Marty en 1985 est devenu une banlieue délabrée en proie au crime et à la déprise économique. C’est la fin du rêve.

Finalement, l’avenir n’est-il pas dans le train ?

Étrangement, si la série de films fait la part belle à la voiture, La Delorean au cœur de l’intrigue est finie par être détruite par un train à la fin du troisième film, et nous croyons en avoir fini avec les voyages dans le temps. Pourtant quelques instants plus tard, la machine à voyager dans le temps réapparaît sous la forme d’un train au style steam punk surnommé le”Jules Verne Train “ avec Doc et sa petite famille à son bord…

D’aucun pourrait y voir, déjà à l’époque, une invitation  à délaisser les modes mécanisés individuels au profit des transports en commun, ou un message encore plus fort: in fine, Faut-il détruire nos voitures pour pouvoir se libérer de nos erreurs passées et aller de l’avant ? 

Jules Verne Train Time Machine

Remerciements au site Futurepedia, le Wiki dédié à Retour vers le Futur qui m’a permis de vérifier un bon nombre d’informations sur la saga et d’illustrer cet article.

Article précédentMobilité et urbanisme en surfusion
Géographe de formation (Paris 1 Panthéon-Sorbonne), spécialisée sur les questions de mobilités et de développement durable, Julie est aussi un membre actif du collectif OuiShare, où elle a développé les pratiques soutenables en terme d'événementiel et administré l'organisation pendant 4 ans.